DOI : 10.61585/pud-rac-nsn601
La société des organisations décrite par Borraz et Musselin (2022) est une réalité mondiale à laquelle l’Afrique n’échappe pas. La capacité à changer demeure un enjeu majeur pour les organisations qui opèrent dans des environnements caractérisés par des évolutions constantes (Guilmot et Vas, 2012). D’après Cordelier et Montagnac-Marie (2008), le changement peut être prescrit ou construit. Le premier serait l’initiative des dirigeants ; le second viendrait de celle des subordonnés. Le changement entretient un rapport paradoxal avec la permanence (Perret, 2003). De ce point de vue, les phénomènes info-communicationnels, à la fois internes et externes, sont souvent au cœur du processus (Cordelier et Montagnac-Marie, Ibid.). Pour Bernoux (2004), le « changement » revêt un caractère diversifié dans la littérature scientifique. Il note aussi l’ambiguïté et la « banalité » du concept.
Dans cette perspective, et, eu égard à la mutation des écosystèmes (social, économique, politique, numérique), les organisations sont conviées à s’adapter et donc, par ricochet, à changer. Ce faisant, elles s’affranchissent de la conception fonctionnaliste, pour s’inscrire dans une perspective plus dynamique que le concept d’« organizing » de Karl Weick décrit bien. Dès lors, les étudier revient à prendre en compte plusieurs facteurs.
Aussi, le sixième numéro de la Revue Africaine de Communication (RAC), éditée par le Centre d’Études des Sciences et Techniques de l’Information (CESTI) de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, s’est proposé de réfléchir sur la « conduite du changement organisationnel dans le contexte africain ». L’idée de départ était de permettre aux chercheur(e)s et aux professionnel(le)s de rendre compte de leurs travaux scientifiques ou de leur(s) vécu/pratiques concernant la réalité du changement organisationnel en Afrique, eu égard à la faiblesse des publications sur la thématique. Les rapports complexes et étroits qui existent entre les deux objets d’étude que sont l’organisation et la communication ont motivé l’ouverture d’un cadre de recherche sur la conduite du changement organisationnel dans une perspective pluridisciplinaire.
Vouloir interroger la conduite du changement organisationnel en Afrique, c’est mettre en lumière les singularités de cette mutation en prenant en compte les dimensions communicationnelle, managériale, financière, culturelle, économique, politique, voire anthropologique. Quelle est l’ampleur des particularités culturelles et anthropologiques sur la conduite du changement, par exemple ?
Quant à la notion d’organisation, rapidement adoptée par les sciences sociales, elle peut se concevoir comme une image visant à signifier l’idéal organique d’une société harmonieuse dont les différentes composantes fonctionnent selon une rationalité technique prévisible (Le Moënne, 2008). Or, les expressions d’« organisation apprenante », d’«organisation interactive», d’« organisation en réseaux», de « communication organisante » rappellent la relativité de l’organisation comme entité stable.
Les contributions réunies dans ce sixième numéro malgré leur diversité dans les approches reviennent essentiellement sur la problématique de la « conduite du changement dans le contexte africain ».
À l’ère du numérique, peut-on penser un changement organisationnel sans les Technologies de l’Information et de la Communication ? Dans sa contribution, Marcy Delsione Ovoundaga se focalise sur le rôle des outils numériques dans le processus du changement organisationnel au Gabon. Son article étudie les modes d’appropriation des dispositifs numériques dans la communication interne des organisations et la manière dont ces dispositifs numériques remodèlent les dynamiques communicationnelles et relationnelles.
La réflexion de Mamadou Diouma Diallo prend en compte le journalisme d’agence, la dynamique organisationnelle et le management du changement dans un contexte de bouleversement de l’écosystème des médias classiques pour questionner le rôle du manager en tant que « relais opérationnel du changement ». Grâce à cette étude de cas, il montre la manière dont le statut social, le leadership fondé sur les relations humaines et la proximité, constituent des atouts dans la conduite du changement organisationnel.
C’est dans cette même perspective que Birame Faye parle de la capitalisation de l’expérience pour la considérer comme un processus et une perspective à forte valeur ajoutée communicationnelle. Effectivement, comment penser la pérennité des organisations sans la capitalisation des expériences ? Grâce à cet article, nous découvrons qu’elle peut devenir un outil de la communication pour le changement social.
La question du processus revient souvent dans les contributions. Fitahiana Andriamparany, quant à elle, interroge la place des acteurs dans la compréhension du changement et la mise en place du processus au sein du système organisationnel. En partant de l’approche anthropologique, elle montre que, pour une adhésion de tous les acteurs de l’organisation dans le processus, il est nécessaire d’avoir une sensibilisation et une compréhension mutuelle.
L’on retrouve cette même situation dans les petites et moyennes entreprises créées et dirigées par des étrangers dans un pays africain où les questions culturelles vont se poser au quotidien avec acuité. Wendsongré Jean Claude Yanogo nous livre sa réflexion sur le sujet. Par une étude empirique, l’auteur montre comment le changement peut être prescrit par les salariés.
Dans la partie Varia, Yacine Diagne pose la problématique du « désordre de l’information » qui serait l’émergence d’un nouvel ordre informationnel radicalement différent de l’ancien, impulsé par l’emprise croissante des réseaux sociaux et la nécessité de recourir à de nouveaux concepts théoriques et outils méthodologiques.
En un mot comme en mille, à travers la variété des approches et des outils mobilisés par les contributeurs, ce sixième numéro de la Revue Africaine de Communication jette un regard innovant sur « la conduite du changement organisationnel dans un contexte africain », sujet qui est loin d’être épuisé.
Bibliographie sélective
BERNOUX Philippe(2004). Sociologie du changement dans les entreprises et les organisations. Paris : Éditions du Seuil.
BORRAZ, Olivier (2022). La société des organisations. Paris : Presses Sciences Po.
BOUILLON, Luc-Jean, BOURDIN, Sylvie, LONEUX, Catherine (2007). Migrations conceptuelles. D’où viennent les concepts de la communication organisationnelle ? In Comm nication et Organisation, n° 31, Bordeaux 3, 7-26.
CORDELIER, Benoit,MONTAGNAC-MARIE, Hélène [(dir.)(2008)]. Conduire le change- ment organisationnel ?, Communication et Organisation, n°33, Bordeaux : PUB.
DIOP, Amadou Sarr (2020). Pour une désaliénation des études africaines. Repenser l'africanisme postcolonial. Dakar : Harmattan.
GHERARDI, Silvia (2000). Practice-based theorizing on learning and knowing in organizations, Organization, Vol. 7, No. 2, 211-223.
HOUNTONDJI, Paulin Jidenu (1990). Pour une sociologie des représentations collectives, in Robin Horton &al., La Pensée métisse: croyances africaines et rationalité occidentale en questions (pp. 187-192). Paris/Genève : PUF/Cahiers de l’IUED.
LE MOËNNE, Christian (2007). Recomposition des espaces et formes organisationnelles : quelles questions pour quels programmes de recherche ? in Chevalier Y. et Juanals B. (dir.), Espaces physiques, espaces mentaux (pp. 209-225). Lille : Septentrion.
OSWICK, Cliff, KEENOY, Tom W., GRANT, David (2000). Discourse, organizations and organizing: Concepts, objectsand subjects, In Human Relations, Vol. 53, Issue 9, 1115-1123.
PERRET, Véronique (2003).Les paradoxes du changement organisationnel, in Véronique Perret et Emmanuel Josserand (dir.), Le paradoxe :Penser et gérer autrement les organisations. Paris : Ellipses, 253-297.
PUTMAN, Linda L., PACANOWSKY, MichaelE. (1983). Communication and organizations, an interpretive approach. Newbury Park, CA : Sage Publications.
VAARA, Eero (2010). Taking the linguistic turn seriously: Strategy as A multifaceted and interdiscursive phenomenon, in Joel A.C. Baum and Joseph Lampel (Ed.), The Globaliza- tion of Strategy Research (pp. 29-50), Advances in Strategic Management, Vol. 27, Leeds : Emerald Group Publishing Limited.
WEICK, Karl (1995). Sensemaking in organizations, Foundations for Organizational Science. California : SAGE Publications.